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Georges de La Tour La Femme à la puce

Georges de La Tour (1593, Vic-sur-Seille - 1652, Lunéville)
Vers 1632- 1635
Huile sur toile
H. 121, L. 89 cm
Inv. 55.4.3
Achat, 1955

Dans les années 1920, le général Dalbiez acquiert à Orléans un tableau portant à l’arrière une étiquette l’attribuant au peintre flamand Gerrit van Honthorst (1590-1656), surnommé Gérard de la Nuit. En 1955, ses héritiers, souhaitant se séparer de la toile qui est alors encrassée et trouée, se tournent vers la conservatrice du Musée des Beaux-Arts de Rennes afin de recueillir son avis. Intriguée par l’œuvre, celle-ci contacte François-Georges Pariset, spécialiste de Georges de La Tour, qui parvient à convaincre les propriétaires de faire restaurer l’œuvre et de l’exposer à Bordeaux dans une exposition consacrée au caravagisme. À l’initiative de Pierre Marot, la Société d’Archéologie Lorraine se mobilise afin d’acquérir cette toile exceptionnelle et lance une souscription qui permet à l’œuvre d’être accrochée sur les cimaises du Musée lorrain à l’automne de la même année. Depuis lors, bien que n’étant pas signé, l’attribution du tableau à Georges de La Tour n’a jamais été remis en cause ce qui est d’autant plus remarquable pour un sujet sans équivalent. L’œuvre est en effet un unicum dans l’œuvre de l’artiste.

Dénommée en 1955 La Servante à la puce, le personnage représenté a fait l’objet de nombreuses interrogations. Certains ont voulu y reconnaître une héroïne biblique : Agar, la servante d’Abraham, la Vierge Marie ou bien encore Marie-Madeleine pénitente. D’autres l’ont rapprochée des jeunes femmes enceintes isolées, recueillies à Nancy au XVIIe siècle par les religieuses de l’Ordre Notre-Dame du Refuge. Le ventre rebondi du modèle a en effet suscité un doute : la jeune femme attend-elle un enfant ? Nous ne le pensons pas car l’on retrouve ce même canon dans d’autres œuvres de l’artiste dans lesquelles cette hypothèse est impossible. En réalité, le thème représenté par La Tour est bien celui d’une femme s’arrachant une puce, sujet que l’on retrouve chez d’autres artistes des XVIIe et XVIIIe siècles comme Gerrit van Honthorst ou Giuseppe Maria Crespi. L’habit très simple de la jeune femme suggère qu’elle est issue d’un milieu populaire. Sa chemise est d’ailleurs la même que celle des Madeleine pénitentes représentées l’artiste. Il s’agit sans doute d’une servante, saisie dans son intérieur après une dure journée de labeur. Le bracelet en perle de jais, rapproché par Paulette Choné d’un procès-verbal de 1607 relatant le suicide d’une servante portant le même type de bijou et que l’on retrouve au bras d’une autre servante dans le Saint Sébastien soigné par saint Irène du Kimbell Art Museum, permet d’étayer cet argument. La jeune femme tient entre ses pouces l’insecte qu’elle vient d’attraper, tandis qu’un second apparaît sur son abdomen.

La singularité de l’œuvre réside dans le traitement particulier accordé par l’artiste à ce sujet apparemment futile et habituellement traduit en peinture sur un registre égrillard ou pittoresque. Ici, la poitrine à peine dévoilée de la jeune femme est traitée de manière stricte, sans grande sensualité. La composition place en son centre un triangle formé par la flamme de la bougie, le regard du modèle et la puce tenue entre ses pouces. Une extrême gravité se dégage de la scène qui invite à la méditation. Il est tentant de rapprocher La Femme à la puce du Job et sa femme d’Épinal et de la série des Madeleine pénitentes du même artiste, en particulier celles du Los Angeles County Museum of Art et du Louvre qui possèdent des dimensions proches et une composition presque en miroir. De même que celles-ci méditent sur la fragilité de la vie suggérée par le crâne et la flamme vacillante, on peut supposer que le geste d’arracher la puce symbolise le désir de la jeune femme de se libérer du péché, une autre forme de parasite. La purification du corps pourrait être ainsi une évocation de la purification de l’âme.

Pierre-Hippolyte Pénet

 

Bibliographie :

PARISET (François-Georges), « La Servante à la puce », Le Pays lorrain, 1955, p. 101-108.

ROSENBERG (Pierre) in THUILLIER (Jacques) et PETRY (Claude) (dir.), L’art en Lorraine au temps de Jacques Callot, [cat. exp., Nancy, Musée des Beaux-Arts, 13 juin – 14 septembre 1992], Paris, RMN, 1992, p. 101.

CHONÉ (Paulette), « La Femme à la puce » in Georges de La Tour – un peintre lorrain au XVIIe siècle, Paris, Éditions La Renaissance du livre, 1996, p. 149.

CONISBEE (Philipp) in CONISBEE (Philipp) (dir.) Georges de La Tour and His World, [cat. exp., Washington D.C., National Gallery of Art ; Fort Worth, Kimbell Art Museum, 1996], Washington D.C., National Gallery of Art ; Fort Worth, Kimbell Art Museum 1996, pp. 94-98.

CUZIN (Jean-Pierre), Notice in CUZIN (Jean-Pierre) et ROSENBERG (Pierre) (dir.), Georges de La Tour [cat. exp., Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 3 octobre 1997 – 26 janvier 1998], Paris, Réunion des musées nationaux, 1997, n°30.

PÉNET (Pierre-Hippolyte), Notice « The Flea Catcher» in SALMON (Dimitri) et UBEDA DE LOS COBOS (Andrès) (dir.), Georges de La Tour [cat. exp., Madrid, Musée du Prado, 23 février – 12 juin 2016], Madrid, Prado, 2016, p. 134.

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  • Georges de La Tour, La Femme à la puce, huile sur toile, vers 1632- 1635

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